Post-scriptum (1er juin 2003)
Depuis quelques semaines, M. Dominique Labbé se plaint qu’une campagne de dénigrement ait été lancée contre lui (voir ses « réponses à ses contradicteurs » : http://www.upmf-grenoble.fr/cerat/Recherche/PagesPerso/Labbe.html). S’il entend par dénigrement le fait que quelques personnes aient eu à cœur de démontrer l’inanité de ses allégations, la situation est inquiétante : cela signifie que tout un chacun à l’avenir pourra lancer les propositions les plus aberrantes et crier ensuite au dénigrement si quelqu’un fait valoir le caractère aberrant de ces mêmes propositions…
D’autant que, en ce qui me concerne, je n’ai nullement prétendu mettre en cause de façon générale le spécialiste de statistique lexicale qu’est M. Labbé, ni juger la méthode qu’il a mise au point et qui paraît donner des résultats lorsqu’elle est appliquée à des textes en prose. J’ai simplement voulu montrer que le « dossier Corneille-Molière » n’avait aucun fondement historique, que, dans le cadre de ce pseudo-dossier, M. Labbé avait adopté une approche non-scientifique, et que même sa propre méthode était appliquée de manière partielle et donc partiale. Et que, au bout du compte, sa non-découverte scientifique concernant un pseudo-dossier était ridicule et dangereuse.
En somme, M. Labbé, incapable d’apporter la moindre réfutation à un seul des éléments du contre-dossier que j’ai présenté sur ce site, préfère se placer sur le plan des personnes : après avoir jeté son brûlot, il se pose lui-même en victime et il s’en prend à ceux qu’il appelle ses « contradicteurs ». Il ironise ainsi sur « quelques sorbonnards, soudain pris de curiosité pour la statistique et l’informatique, qu’ils boudaient pourtant ostensiblement », et il prétend renvoyer le signataire de ces lignes à ses propres errements.
Quelques nouvelles précisions sont donc nécessaires.
I.
Il faut préciser tout d’abord que le réflexe premier des « sorbonnards » avait été de hausser les épaules et de balayer du revers de la main non pas la statistique ou l’informatique, mais un ensemble d’assertions fausses prétendument appuyées sur la statistique et l’informatique. Mais à partir du moment où M. Labbé s’était complaisamment livré à une campagne de promotion médiatique de sa prétendue découverte, le silence n’était plus tenable : quelques esprits faibles, déjà gagnés par la certitude que les OVNI nous rendent régulièrement visite, risquaient de croire que Corneille avaient bien écrit les chefs-d’œuvre de Molière.
En d’autres termes, si les « sorbonnards » ont réagi, c’est parce qu’ils ont été effarés devant l’énormité de la proposition Labbé.
L’énormité est la suivante : trois personnes (Louÿs, Poulaille et Wouters), écrivant toutes trois au XXe siècle, ont prétendu découvrir et prouver que Corneille était l’auteur des chefs-d’œuvre de Molière, alors que NUL au XVIIe siècle n’a jamais suggéré un commencement de soupçon de la chose. Les « preuves » apportées par ces trois personnes reposent sur des données dont TOUS les spécialistes d’histoire littéraire depuis un siècle (et non les seuls « sorbonnards ») ont démontré la fausseté. Et M. Labbé a voulu croire que ces trois personnes avaient raison contre TOUS les contemporains de Molière et contre TOUS les historiens de la littérature.
Qu’est-ce qui a donc permis à M. Labbé de parler ici d’« énigme scientifique » ? Suffit-il que trois personnes déclarent voir une énigme pour que l’énigme existe ? Au nom de quoi M. Labbé peut-il prétendre que, ce faisant, il se situerait dans une perspective de recherche scientifique ?
Ce qui est effarant, c’est donc que, sous prétexte qu’un homme sincère – mais orienté par son propre penchant pour la supercherie littéraire (Louÿs) – s’est persuadé de la véracité de sa thèse il y a un siècle, on puisse seulement envisager qu’il soit possible qu’il ait dit vrai. Au nom de quoi ? Car il ne faut surtout pas confondre Pierre Louÿs ou Dominique Labbé avec Galilée : celui-ci a bouleversé la science en apportant des preuves scientifiques contre des croyances ; ceux-là opposent leurs croyances à toutes les données de l’histoire littéraire. Évidemment M. Labbé a une supériorité sur Louÿs : il prétend s’appuyer sur une méthodologie à caractère scientifique (l’informatique mise au service de la lexicométrie). Mais qu’apprend-on de plus ?
- Qu’apprend-on de plus une fois qu’on a découvert que Corneille (dans ses deux Menteurs) et Molière (dans ses grandes comédies) avaient un grand nombre de mots en commun ? Un texte n’est-il donc qu’une somme de mots ? C’est bien ce que cherche à nous faire croire M. Labbé pour qui techniques d’écriture, systèmes prosodiques, contraintes des genres et questions esthétiques non seulement n’entrent pas en ligne de compte, mais ne doivent surtout pas entrer en ligne de compte, puisqu’elles contredisent absolument les interprétations qu’il tire de ses calculs.
- Et que peut-on apprendre de plus, à partir du moment où seuls Corneille et Molière ont été rapprochés, sans que l’on ait pris la peine de chercher à savoir si les mots qu’ils avaient en commun n’étaient pas aussi le bien commun de certains de leurs contemporains ?
Le plus fort, c’est que M. Labbé prétend réfuter cette dernière objection. Il s’agit, écrit-il, d’un calcul de distance, et pour mesurer la distance entre Paris et Rouen, il n’est nul besoin de mesurer la distance entre Paris et Lyon ou entre Paris et Lille. Donc, il n’est nul besoin de mesurer les distances entre les Menteurs de Corneille et les comédies des autres auteurs de son temps pour établir la distance entre Corneille et Molière. Ce serait vrai si l’objet du débat n’était qu’une question de distance ; mais c’est l’interprétation de la distance qui est en jeu dans les assertions de M. Labbé, puisque M. Labbé nous dit que dans les calculs de distance, en dessous d’un certain seuil, c’est le même auteur. Comment donc affirmer que les résultats du calcul de distance entre Corneille et Molière ont un sens, si l’on ne s’est pas livré en même temps à des calculs du même type entre Corneille et d’autres auteurs contemporains de comédie ? Bref, dès lors qu’il y a interprétation, on ne peut s’en tenir à la seule comparaison entre Corneille et Molière, sous peine d’ôter toute valeur scientifique à la démonstration.
Autrement dit, désespérant de pouvoir jamais répliquer à la plus forte objection qu’on puisse lui faire — eu égard à ce qu’il prétend démontrer, il n’est pas de démarche scientifique sans un corpus témoin —, M. Labbé cherche à faire passer ses « contradicteurs » pour des imbéciles en leur jetant à la figure ses histoires de distances routières.
Il faut donc inlassablement répéter que : lorsqu’on prétend déterminer l’attribution d’une œuvre en confrontant seulement deux auteurs — deux auteurs contemporains, pratiquant le même genre littéraire, et dont l’un, comédien, connaissait par cœur les pièces de l’autre —, on a toutes les chances d’aboutir à « prouver » ce qu’on avait préalablement posé. Surtout lorsque ces deux auteurs œuvrent dans un mode d’écriture aussi contraint que le théâtre du XVIIe siècle. Surtout aussi lorsque la pierre de touche n’est constituée que par deux œuvres du premier auteur. Et surtout enfin lorsqu’on a soi-même décidé du seuil qui permet d’attribuer la paternité d’une œuvre ! Bref, tant que M. Labbé n’aura pas montré que l’écart entre les deux Menteurs de Corneille et les comédies de Thomas Corneille, de Boisrobert, ou de Montfleury, est significativement supérieur à l’écart entre les Menteurs et les grandes comédies de Molière, il n’aura pas commencé à apporter l’ombre d’une démonstration.
Et ce, d’autant plus que M. Labbé affirme lui-même (p. 2 du résumé en français de l’article du JQL) : « entre 0.20 et 0.25, il est pratiquement certain que l’auteur est le même. Sinon, les deux textes ont été écrits à la même époque, sur le même sujet et avec des arguments identiques. » Et M. Labbé ne s’est pas donné la peine, avant de tirer ses conclusions hâtives, de travailler sur d’autres textes écrits à la même époque ?
M. Labbé prétend qu’il ne peut pas se livrer à cette confrontation, parce que ces pièces n’existent pas sous forme électronique, ajoutant perfidement qu’il serait grand temps que les dix-septiémistes se mettent à les éditer sous cette forme. On ne peut que lui répondre que les dix-septiémistes s’y emploient, et que, en attendant qu’ils avancent dans cette entreprise, donc que l’on parvienne à constituer un corpus témoin, un chercheur honnête se doit de suspendre ses travaux, ou travailler lui-même à constituer le corpus témoin. C’est à celui qui prétend bouleverser les acquis d’apporter toutes les formes possibles de vérification, non aux autres !
II.
Passons aux errements que M. Labbé reproche au signataire des présentes lignes. Les accusations sont très intéressantes car elles révèlent l’étrange manière dont M. Labbé lit les textes.
1. J’aurais moi-même écrit que des « rumeurs » auraient circulé dès le XVIIe siècle dans l’Avant-propos de mon petit Molière de 1990. On me permettra de citer l’intégralité de la phrase où figure l’allusion à la question de la paternité des œuvres de Molière (p. 5) :
« Quant aux innombrables légendes qui courent sur lui depuis le XVIIe siècle, et plus encore depuis le XIXe, elles nous intéressent non par ce qu’elles disent, mais par ce qu’elles révèlent : si grotesques qu’elles méritent d’être jugées (Molière incestueux, Molière jaloux, Molière prête-nom de Corneille…), elles sont, pour un écrivain, le plus sûr garant du rayonnement et de la fascination qu’il exerce à travers son œuvre sur ses publics successifs. »
Qu’est-ce qui dans cette phrase autorise à penser que la « rumeur » d’un Molière prête-nom de Corneille serait née au XVIIe siècle, là où ma phrase insiste sur le « plus encore depuis le XIXe » ? Si M. Labbé a cru sincèrement lire ce qu’il prétend, c’est qu’il ne sait pas lire.
Surtout, où trouve-t-on sous ma plume le mot « rumeur » ? J’ai employé le mot légende… « rumeur » et « légende » sont-ils donc devenus des synonymes ? Il me semble que ce n’est pas du tout la même chose. Si M. Labbé prétend que c’est la même chose, c’est ou bien qu’il est de mauvaise foi, ou bien… Et M. Labbé prétend travailler sur le vocabulaire des écrivains ?
2. Plus extraordinaire : j’aurais sciemment fait disparaître une case dans le tableau chronologique, à la fin de mon livre, celle de l’année 1671, année de Psyché et des Fourberies de Scapin… Le fait est que la case a sauté. Mais M. Labbé ne sait-il pas que les imprimeurs réservent de nombreuses surprises aux auteurs, coquilles, sauts de phrases, etc. ? Le plus souvent, l’auteur s’en aperçoit. Mais certaines de ces surprises, souvent les plus grosses, lui échappent…
Or, non seulement M. Labbé n’a pas l’élégance de mettre cette absence sur le compte de l’imprimeur, mais il m’impute une volonté maligne de dissimuler l’existence de cette Psyché, comme si la pièce m’embarrassait. J’aurais donc fait silence sur Psyché ? Je me permets de renvoyer le lecteur bénévole à la p. 31 de mon livre où l’on peut lire les lignes suivantes :
« Commandée par le Roi pour les fêtes du carnaval de 1671, la tragédie-ballet de Psyché fut créée dans la Salle des Machines du Palais des Tuileries le 17 janvier 1671 dans un faste proprement extraordinaire : un jeu de machines jamais vu, dû à Vigarani, soixante-dix maîtres à danser commandés par Beauchamps, et un orchestre de trois cents musiciens dirigés par Lulli. Elle fut montée au Palais-Royal à partir de juillet, et elle donna lieu, durant les dix-huit derniers mois de la vie de Molière, à quatre-vingt-deux représentations — autant que L’Ecole des femmes en dix ans de carrière. La postérité a négligé cette œuvre, sachant que Molière n’avait eu le temps de versifier que le Prologue, le premier acte et les courtes scènes dans lesquelles il apparaît dans le rôle de Zéphire, le reste ayant été achevé par Corneille. C’est oublier qu’au XVIIe siècle la versification est chose secondaire, ce qui reste à faire quand tout est achevé : déjà en 1664, Molière avait dû laisser en prose les quatre cinquièmes de La Princesse d’Elide ; la pièce n’en existait pas moins. En cette affaire, Corneille a donc été un simple auxiliaire, en dépit même de l’exceptionnelle qualité de ses onze cents vers. Travail d’« une quinzaine » pour lui, Psyché fut un des moments les plus importants de la carrière de Molière. »
Comment faut-il donc qualifier la remarque de M. Labbé (qui prétend dans la même page avoir tout lu et aurait donc dû lire ces lignes) ? Soyons indulgents, et contentons-nous de dire qu’il a recours à la technique la plus classique de la polémique : la disqualification de l’adversaire (censée jeter la suspicion sur ses arguments).
3. Venons-en à la question des arguments et des faits matériels. M. Labbé ose écrire : « Une fois écartés les arguments d’AUTORITÉ, il n’existe pas un seul FAIT MATÉRIEL qui interdise une collaboration entre Corneille et Molière ».
Admirable affirmation ! M. Labbé est incapable de réfuter le moindre point de ma démonstration. Il choisit donc d’adopter la position de tous les défenseurs des fausses sciences depuis des siècles : les éléments qu’on leur oppose ne sont que des arguments d’autorité.
Mais le témoignage contemporain de l’abbé d’Aubignac qui fait remarquer que les frères Corneille sont moqués dans L’École des femmes, et qu’ils ont frondé la pièce à sa création (une pièce que Corneille a écrite selon M. Labbé), qu’est-ce donc ? un argument d’autorité ? ou un témoignage qui fait autorité autant qu’un fait matériel ?
Au nom de quoi peut-on décider de remettre en cause un tel témoignage, qui est recoupé par de nombreux textes publiés au moment de la « querelle de L’École des femmes (1663-64) ?
Le plus fort est évidemment le retournement de la situation que M. Labbé tente ainsi d’opérer en sa faveur. Là encore, il s’agit d’une technique utilisée depuis toujours par les adeptes des fausses sciences. Ni lui, ni ses trois prédécesseurs n’ont présenté le moindre FAIT MATÉRIEL IRRÉFUTABLE attestant de cette « collaboration entre Corneille et Molière » (en dehors du cas, connu de tous, de Psyché ; j’y reviens ci-dessous) ; or n’est-ce pas à ceux qui remettent en cause toutes les certitudes qu’il appartient de présenter ces faits matériels comme autant de preuves à l’appui de leur remise en cause ? Mais M. Labbé voudrait que ce soit l’inverse ! que ceux qui estiment qu’il n’y a jamais eu d’énigme ici en apportent la preuve !
Et lorsqu’on hausse les épaules en disant que les preuves et les faits matériels sont partout, sur les couvertures des livres publiés par Molière, dans les privilèges d’édition, dans les textes de la querelle de L’École des femmes, dans les pamphlets hostiles, dans les correspondances contemporaines, à l’intérieur même de certaines pièces (L’Impromptu de Versailles), dans les gratifications de Louis XIV, etc., etc., etc., la réponse tombe. Cela ne veut rien dire, réplique-t-on : on croit que c’est Molière l’auteur, mais en vérité c’est Corneille, en vertu d’on ne sait quel pacte secret passé entre les deux hommes.
En somme, si l’on comprend bien, ce serait donc à ceux qui s’en tiennent tout simplement aux éléments manifestes à apporter de nouvelles preuves ! et pas n’importe quelles preuves : des preuves toutes particulières puisqu’elles devraient être capables de montrer que des choses secrètes n’ont pas été secrètes ! Tout les éléments matériels attestent que Molière est l’auteur de ses pièces, et il faudrait donc en outre apporter des preuves prouvant que Corneille et Molière n’ont passé aucun accord secret !
Aucun radar n’a détecté d’OVNI ? Qu’à cela ne tienne ! Certains sont sûrs de l’avoir vu, cet OVNI, et c’est à la « science officielle » d’apporter la preuve qu’il n’y en a pas eu, en fabriquant des radars capables de détecter l’absence d’OVNI…
III.
Point de fait matériel irréfutable apporté par les tenants de la thèse Louÿs-Labbé, ai-je écrit ci-dessus. On en a la démonstration dans les trois « faits » que M. Labbé prétend asséner à ses contradicteurs, dans les réponses qui figurent sur son site personnel.
A – En tête du Dépit amoureux, l’Épître du libraire-éditeur désignerait Corneille comme l’auteur de la pièce, sous prétexte qu’il utilise l’expression : « l’auteur le plus approuvé de ce siècle ».
Observons tout d’abord que la pièce intitulée Dépit amoureux a été publiée sous le nom de Molière, ce que confirme l’Extrait du Privilège du Roi imprimé à la suite de l’Épître. Donc, en bonne lecture, le membre de phrase : « le Dépit amoureux de l’auteur le plus approuvé de ce siècle » ne peut désigner que Molière. Puisque M. Labbé prétend apporter des faits, on ne peut que lui répondre que sur le plan des faits, il n’est question que de Molière.
Cela signifie donc que M. Labbé se situe non pas au plan des faits, comme il le prétend, mais au plan de l’interprétation, toute personnelle, des faits, puisqu’il veut voir Corneille derrière l’expression du libraire. Restons donc sur son terrain de l’interprétation. Ce que M. Labbé n’a pas vu (il suffisait pourtant de lire l’achevé d’imprimer), c’est que ce Dépit amoureux a été publié seulement en novembre 1662 (et non en 1661, comme il l’écrit), donc après Les Précieuses ridicules, Sganarelle, Les Fâcheux et L’Ecole des Maris ; c’est-à-dire après une série de pièces qui ont passé pour novatrices et ont suscité l’admiration de tous les bons esprits, notamment de La Fontaine qui, au lendemain de la création des Fâcheux, comparait déjà Molière à Térence. Autrement dit, le libraire tenait à rappeler que l’auteur de la pièce qu’il publiait était déjà largement « approuvé », et même déjà « le plus approuvé » en matière de comédie : pourquoi donc aller chercher quelqu’un d’autre que Molière lui-même, présenté au même moment dans certains milieux comme le Térence du XVIIe siècle ?
Et M. Labbé, pourtant versé dans l’étude du langage, n’a-t-il donc pas vu que le libraire a recours ici à la figure de rhétorique la plus utilisée dans les dédicaces, l’hyperbole ? comment flatter le dédicataire autrement qu’en valorisant le plus possible l’œuvre qu’on lui offre ? Et dans la mesure où le Dépit amoureux n’a rien d’admirable, il fallait bien insister sur les qualités de l’auteur ! Aurait-il pu écrire au dédicataire qu’il mettait sous son patronage l’œuvre passable d’un auteur dont le talent commence à être reconnu par les bons esprits ?
Bref, d’une part les faits contredisent l’assertion de M. Labbé, d’autre part l’interprétation confirme ce que nous savions déjà : que M. Labbé ne sait pas lire les textes.
B – Le second « fait » consisterait dans l’« Avertissement du libraire au lecteur » de Psyché, où il est dit que Corneille a versifié les trois-quarts de la pièce. Mais nul n’a jamais songé à contester ce fait : il intervient à une époque où Corneille et Molière se sont rapprochés, mais rien ne permet d’en inférer qu’ils ont toujours collaboré, alors que les faits nous montrent qu’ils étaient en situation de forte hostilité à l’époque de L’École des femmes. En outre, cet avertissement insiste fortement sur la part dévolue à chacun, précisant que « M. de Molière a dressé le plan de la pièce et réglé la disposition », ce qui était considéré au XVIIe siècle comme la partie la plus importante du travail (voir l’extrait de mon livre cité plus haut). Bref, l’unique « fait » irréfutable nous dit que Molière est l’auteur de Psyché (« régler la disposition », c’est aller jusque dans le détail de chaque scène, c’est-à-dire jusqu’à un canevas en prose), Corneille s’étant contenté d’en versifier les trois-quarts.
En quoi ce « fait » irait-il dans le sens des allégations de M. Labbé ?
Nous sommes ici en présence d’un réflexe typique des adeptes des fausses sciences : on surinterprète et on élargit un seul fait — précisément daté et qui s’explique par une conjoncture toute particulière (expliquée dans l’Avertissement) — à l’ensemble d’une carrière, sans tenir compte de la chronologie, mélangeant toutes les périodes et faisant fi des impossibilités avérées pour certaines périodes.
Or quiconque prétend se livrer à une démarche scientifique doit d’abord adopter un principe de précaution élémentaire : observer si le raisonnement n’est pas réversible, et si la proposition inverse n’a pas un degré de probabilité supérieur, eu égard à tous les éléments attestés. En l’occurrence, la fameuse « preuve » de Psyché se résout en une parfaite « contre-preuve ». Car, au lieu d’inférer d’une seule collaboration attestée (Psyché) qu’il y en aurait eu d’autres secrètes (sans preuves), n’est-il pas plus rationnel d’en déduire que lorsqu’il y a collaboration, comme ici, elle est toujours attestée ? et qu’en outre la part dévolue à chacun est soigneusement précisée ?
C – Troisième prétendu « fait », l’avertissement placé en tête de la première édition du Festin de Pierre (1683), réécriture en vers (par Thomas Corneille) de la pièce de Molière (mort en 1673) connue sous le titre Dom Juan ou le festin de Pierre. Précisons que cet avertissement impersonnel de 1683 est devenu, à partir de 1692, la préface de Thomas Corneille, au prix de quelques menus ajouts.
M. Labbé a voulu lire dans cet avis l’aveu que Molière aurait non pas écrit mais seulement REPRÉSENTÉ (il souligne le mot par ces capitales) cette pièce. Mais où voit-il que le texte dit cela ? La première phrase du texte dit exactement le contraire ! Je cite :
« Cette pièce, dont les comédiens donnent tous les ans plusieurs représentations, est la même que feu M. de Molière fit jouer en prose peu de temps avant sa mort. »
Où est le fait ici ? Le fait est dans l’attribution explicite de la version en prose à Molière !
Mais M. Labbé, qui ne voudra pas donner l’impression que décidément il ne sait pas lire, nous répondra que c’est dans la dernière phrase que figure le verbe « représenter » qu’il invoque. Lisons donc, non pas seulement la dernière phrase, mais toute la suite du texte (je cite toujours d’après l’édition originale) :
« Celui qui l’a mise en vers a pris le soin d’adoucir certaines expressions qui avaient blessé les scrupuleux, et il a suivi la prose dans tout le reste, à l’exception des scènes du troisième et cinquième actes où il fait parler des femmes. Ce sont scènes ajoutées à cet excellent original, et dont les défauts ne doivent point être imputés au célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie est toujours représentée. »
On voit qu’il y a bien le verbe représenter ; mais pas du tout au sens où l’entend M. Labbé ! Le libraire en 1683, Thomas Corneille en 1692 (car cette dernière phrase demeure inchangée) préviennent seulement le lecteur que s’il trouve des défauts dans les scènes ajoutées à l’original en prose, il doit les imputer à l’auteur de ces scènes (Thomas Corneille) et non pas « au célèbre auteur sous le nom duquel la pièce est toujours représentée ». Et que signifie cette dernière formule ? tout simplement que depuis sa création à la scène (le 12 février 1677), la version versifiée de Thomas Corneille a toujours été affichée et annoncée sous le nom de Molière, et que public et lecteurs ne doivent donc pas attribuer à Molière les défauts des parties ajoutées par Thomas Corneille.
En faisant sien cet avis au lecteur en 1692, en ajoutant quelques mots à la première personne dans l’avant-dernière phrase, Thomas Corneille ne pouvait pas confirmer plus explicitement que Le Festin de Pierre, plus connu aujourd’hui sous le titre de Dom Juan ou le festin de Pierre, est une comédie dont l’auteur n’est autre que Molière. Et c’est Thomas Corneille qui l’affirme, dans le cadre d’une édition des ses propres œuvres ! Nous sommes alors dix-neuf ans après la mort de Molière, huit ans après la mort de son frère Pierre, dont il partageait quasiment la vie (ils vivaient à Rouen dans des maisons contiguës, ils avaient épousé deux sœurs, ils déménagèrent en même temps à Paris…). Pourquoi donc Thomas Corneille, depuis toujours éperdu d’admiration devant l’œuvre de son aîné, n’aurait-il pas saisi l’occasion de laisser entendre qu’il avait versifié l’original autrefois écrit non point par Molière, mais par son frère Pierre Corneille ?
Si ce n’est pas là un fait qui contredit toutes les allégations de M. Labbé, il faudra qu’il nous explique ce qu’il entend par le terme de « fait »…, et ce que c’est pour lui que lire un texte…
En attendant, on voit que la version versifiée du Festin de Pierre constitue, comme Psyché, une « contre-preuve » du même type : toutes les fois qu’il y a collaboration entre Molière et un autre auteur (fût-elle comme ici post mortem), la part dévolue à chacun est soigneusement précisée.
Que faut-il encore ?
Un dernier mot.
En tant que spécialiste de l’ensemble du théâtre du XVIIe siècle, en tant qu’auteur de travaux sur Corneille, Molière, Racine, je n’ai aucun intérêt personnel ou institutionnel à refuser l’idée que Corneille ait pu écrire les chefs-d’œuvre de Molière. Bien au contraire ! quelle aubaine pour mon fonds de commerce sorbonnard si Corneille pouvait être aussi l’auteur de Tartuffe et Dom Juan ! Un auteur français digne d’être comparé à Shakespeare ! Et quelle source de renouvellement ! étudier comment le même homme a pu avoir deux manières si différentes d’écrire, comment il a pu être publiquement un catholique fervent et secrètement un libertin, tenter de percevoir ce qui dans ses écrits chrétiens laisse percer le libertinage, ce qui dans Dom Juan révèle au fond le vrai chrétien… voilà du pain sur la planche pour plusieurs générations !
Mais en tant que professionnel de l’histoire littéraire et praticien des méthodes d’analyse textuelle, je ne puis qu’être navré de découvrir que les méthodologies informées de statistique, qui depuis longtemps apportent beaucoup à l’analyse des textes (ainsi, depuis exactement vingt ans, on ne saurait travailler sur Racine sans se référer au Vocabulaire des tragédies de Jean Racine par Charles Bernet), puissent être utilisées de manière erratique et mises au service de thèses irrationnelles, au moment même où les puissances centuplées des calculateurs paraissent ouvrir de belles perspectives à ce type d’approche.
Enfin, et peut-être surtout, en tant qu’universitaire, mon rôle est de tenir le parti de la raison contre les délires de l’irrationnel appuyés sur la fausse science ou, comme ici, sur une méthodologie scientifique dévoyée (voir sur ce point les pages de M. Viprey : http://grelis.univ-fcomte.fr/morneille.htm). C’est à mes yeux l’une des missions centrales de l’Université dans notre société. Et c’est cette conception de la mission de l’Université qui explique que j’aie pu perdre autant de temps à répondre aux allégations aberrantes de M. Labbé. Au grand étonnement de tous mes collègues dix-septiémistes, persuadés qu’il y a mieux à faire que de répondre à des propositions ridicules. Sur le plan scientifique, j’avais évidemment mieux à faire ; sur le plan déontologique c’était une priorité.
Georges Forestier
